Florilège analytique de témoignages de SansTitre inspiré du Commando Plath, collectif de guérilla féministe péruvien
Vous êtes l’élite de la nation (en introduction à la réunion d’accueil en Hypokhâgne comme à la réunion d’accueil du concours de l’agrégation)
Vous faites de l’excellent travail pour une doctorante de province
De toute façon, elle n’a pas l’agrégation (au moment de choisir les membres de son jury de thèse, tout en sous-entendant l’éviction programmée de son profil)
Tu sais qu’on a recruté un profil atypique (elle insiste car la candidate a l’agrégation des docteur·es)
L’agrégation des docteur·es, c’est un nivellement par le bas (pour justifier le refus de la mettre en place dans leur discipline)
Tu étais dans quelle promo à l’ENS [École normale supérieure] ? (présumant que forcément j’en étais, et alors que je réponds que je n’en suis pas, iel ne m’adresse plus la parole)
Ah oui, on entend le sud quand tu parles (par-dessus le verre que nous étions en train de partager à Paris après une journée de travail)
Moi je veux déjeuner à côté de ma petite littéraire (alors que je termine une présentation pour un concours doctoral)
Mais vous me parlez de précarité économique, on n’est plus dans la précarité professionnelle là (alors que je lui explique que j’ai besoin d’un poste pour survivre et que je suis forcée de cumuler différents contrats précaires)
Arrête de jouer les martyrs et prends ton poste en lycée (car je persiste à vouloir faire de la recherche sans poste pérenne quoi qu’il m’en coûte psychologiquement et financièrement)
Tu n’es pas qualifiée pour être recrutée car tu as un concours généraliste [l’agrégation] (un titulaire non agrégé suite à une audition pour un poste de Maître de conférence)
Nous vous rappelons que l’agrégation est un concours de l’enseignement secondaire (mais elle est pourtant, à quelques exceptions près, considérée comme une condition sine qua non d’accès à l’enseignement supérieur et à la recherche)
Pardon mais si vous aviez passé un concours du secondaire vous n’en seriez pas là (alors que je réfléchis à ma situation de transclasse confrontée à la précarité professionnelle et économique pendant et après la thèse)
Pourquoi n’as-tu pas passé l’agrégation ou le Capes après ton Master ? (et moi d’expliquer qu’il en allait de ma survie matérielle que de prendre à ce moment-là n’importe quel contrat rémunéré, doctoral ou pas, immédiatement après la fin du Master, au cours duquel par ailleurs, je n’ai jamais cessé d’exercer une activité salariée)
Vous auriez dû passer l’agrégation avant de commencer la thèse (ce à quoi je réponds que mon urgence était de tenter d’obtenir un contrat doctoral, que j’ai eu, pour m’assurer trois années de salaire)
Comment allez-vous faire pour enseigner sans concours ? (lors d’une audition pour un poste de titulaire dans une université parisienne alors que j’ai un doctorat et je suis enseignante vacataire dans le secondaire et à l’université, cumulant en dix ans des dizaines d’heures de formations pédagogiques et des centaines d’heures d’enseignement)
Celleux qui ont fait l’ENS sont les seul·es à avoir une méthode de travail
L’ENS n’a pas plus de poids que l’agrégation (autour d’un verre et je me tais tout en pensant que le point de vue de quelqu’un qui, comme lui, a les deux tend à neutraliser ses privilèges et à invisibiliser les hiérarchies)
Si vous aviez au moins fait une prépa, vous auriez peut-être eu un contrat doctoral (rejouant l’élitisme à la française)
Si vous voulez l’agrégation, il vaut mieux aller la préparer à Paris (elle ne réfléchit pas à ce que cela impliquerait quant à ma situation matérielle déjà délicate)
Ton CV est impressionnant, tu fais énormément de choses (je ne sais pas très bien s’iel souligne ma capacité de travail ou mon éparpillement alors que ce que mon CV traduit à mes yeux c’est une nécessité de survivre à la fois économiquement et symboliquement, en compensant mes “manques” : comprendre ENS et/ou agrégation)
Pour être recrutée, il faut t’émanciper de [ta ville de province], de [ta directrice de province] et de ton sujet de thèse [sur les féminismes].
Celleux qui réussissent ne sont pas nécessairement celleux qui le méritent mais celleux qui ont compris la politique du système.
Vous êtes grassement payé·es avec un contrat doctoral (pour me dissuader de demander les défraiements de nos déplacements professionnels, légitimant ainsi le travail gratuit)
Tu n’as pas le profil attendu ni les appuis institutionnels nécessaires, moi j’ai été dans des institutions prestigieuses (une collègue « féministe » lorsque je lui confie mon intention de postuler à une bourse qu’elle a obtenue quelques années auparavant)
On ne s’ennuie pas trop à Toulouse ? (une étudiante de Normale Sup en fin de Master explorant les différentes possibilités de direction de thèse qui se présentent à elle, avant de me dire qu’il est conseillé aux Normalien·nes parisien·nes de se disséminer sur le territoire)
Un dossier comme le tien ne peut rester sans poste (me dit-on avant de me lancer dans ma première campagne de recrutement)
Tu es une revenante-intervenante (me dit une ancienne collègue de fac avec qui je co-organise une journée d’études, comme si j’étais bien morte pour l’université).
Pensez-vous possible de mobiliser un réseau parisien ? (une éditrice craignant que mon statut de “provinciale” nuise au livre à promouvoir)
Même les Normalien·nes n’ont pas de poste (quand je demande à ma directrice normalienne quelles sont mes chances de recrutement)
Les doctorant·es et jeunes docteur·es ne viennent jamais aux réunions et participent peu à nos activités (lors d’une réunion d’équipe au cours de laquelle, en tant que seule jeune docteure sans poste, je me permets, suite à ces propos, de rappeler nos conditions matérielles de travail et d’existence)
Félicitations pour ton audition, (lorsqu’iels apprennent que je m’apprête à être auditionnée pour un poste de MCF, je suis heureuse et entrevois brièvement une issue favorable avant de regarder le profil des autres candidats auditionné·es, toustes agrégé·es/Normalien·nes – humiliation programmée)
Iel est trop fort·e, iel va être recruté·e d’ici deux ans c’est sûr (faisant chaque année avec leurs camarades normalien·nes des pronostics sur les recrutements via des groupes Whatsapp, leurs oeillères dissimulant les centaines de docteur·es n’ayant pas les bons réseaux ni les bons profils)
Finalement on ne peut pas vous payer vos heures de vacations, on peut vous commander des livres à la place (alors que j’ai déjà effectué les heures. J’ai dû faire un prêt)
On n’a invité que des stars (se réjouissant et par là-même rejouant les hiérarchies universitaires, intellectuelles et culturelles)
On voit que tu n’es pas de Paris (expliquant les raisons pour lesquelles mon audition pour un poste de titulaire n’a pas fonctionné)
Votre contrat avec [mon laboratoire] s’est arrêté en janvier 2024. Pouvez-vous m’indiquer votre statut actuel à l’université et me joindre votre contrat ? (une responsable administrative, révélant comment l’accès aux moyens élémentaires de la recherche tels que l’accès à la Maison et de la recherche et aux ressources documentaires est subordonné à un statut contractuel, tandis que mes recherches relèvent d’un travail gratuit qui profite pourtant à leurs statistiques)
Je ne comprends pas quel est ton statut ? (une personne du département de laquelle j’attendais justement qu’elle m’éclaire sur ce point)
C’est urgent, on a besoin de vous pour prendre en charge un cours magistral (mielleuse, au téléphone, espérant m’envoyer sur le campus secondaire, où aucun titulaire ne veut aller )
Le statut “jeune docteur” pose de nombreuses questions, dont celle des financements par les laboratoires (quelques mois plus tard, alors que j’offre d’organiser pour le laboratoire une demie journée d’étude qui nécessite un petit budget)
Bon il faut voir les choses positives, vous avez fait la moitié, soufflez un coup, vous avez l’autre moitié à faire, ça va (la directrice de l’université, lorsqu’elle me reçoit dans son bureau après que j’ai craqué d’épuisement en cours. Le lendemain, la médecin diagnostique un burn out et me prescrit un arrêt maladie)
Concentre-toi sur la recherche (des titulaires, pendant mon arrêt maladie pour burn out, exigeant que ma recherche postdoctorale avance quand même, puisque je ne peux pas enseigner)
En quelques heures c’est plié, tu pourras corriger les copies depuis ton lit (m’envoyant des copies à corriger en plein burn out)
Tu ne peux pas faire des cours vidéo ? (demande de la part de collègues titulaires inquiets que les étudiant·es n’aient pas cours pendant mon arrêt maladie pour burn out)
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